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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (7e partie)

jeudi 28 août 2025, par Denis Blaizot

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—  Alors il est indispensable que je vous développe l’histoire de ce peuple, depuis l’époque où il vivait sous un régime analogue au nôtre, c’est-à-dire depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours. Vous savez quels troubles profonds divisaient les esprits à cette époque. Rappelez-vous les grèves, les violences anarchistes, les tendances sociales. Ces mouvements incessants étaient les indices d’un esprit nouveau destiné à entrer fatalement en lutte avec les gouvernements d’alors.

—  Je me souviens même, interrompit Napal, que ces tendances sociales se manifestaient chez les différentes catégories de peuples qui divisaient l’Europe, chez les Anglais, les Français, les Allemands, etc.

—  Au dix-neuvième siècle, reprit Hassir, deux causes primordiales empêchèrent d’abord cet esprit progressif d’aboutir à un résultat sérieux. La première provenait du manque de coordination dans les idées, de l’abondance des systèmes utopiques manifestement irréalisables pour la majorité des individus, ensuite, de la diversité des intérêts. L’envie, la jalousie, l’égoïsme, séparaient les partis. Les groupes distincts étaient innombrables. En résumé, il y avait absence de plan et d’union. Mais, une fois lancé, le progrès ne s’arrête plus. Des hommes de génie apparurent. Ils créèrent des systèmes pratiqués, en même temps qu’ils ralliaient la majorité des suffrages. La lutte commença entre le parti nouveau et les gouvernants, mais, sans violence, sans effusion de sang. Les unionistes, c’est ainsi qu’ils s’appelaient, se tendirent la main, fraternisant d’une nation à l’autre. Ils réunirent leurs capitaux et commencèrent à fonder des industries monstrueuses destinées à transformer le travail du monde. Ils envahirent peu à peu l’agriculture, les mines, les centres de fabrication, et, grâce à la modicité de leurs prix, Ils écrasèrent les petites industries qui résistaient encore, sans vouloir fusionner avec eux. Les gouvernants effrayés essayèrent de lutter, mais, étant la minorité, Ils ne purent imposer leurs lois et se fondirent lentement, insensiblement eux-mêmes dans le nouveau parti. Ainsi s’accomplit la révolution politique qui devait transformer l’Europe en une masse compacte, unie pour la production, et qui s’appelle maintenant les États-Collectifs.

—  Tous ces souvenirs de l’histoire passée reviennent en ma mémoire au fur et à mesure que vous en parlez, dit Napal attentif.

—  Mais tout cela, continua le professeur, ne pouvait être l’œuvre d’un jour. Il fallut des années ajoutées à des années pour obtenir ce résultat. Pendant ce temps un phénomène non moins grave se déroulait en d’autres points de la Terre. Le Chinois, resté immobile pendant des siècles, dans son vaste empire, avait vu ses provinces envahies par les Anglais et les Français en 1860. Cette première invasion lui avait ouvert les yeux et l’avait poussé à jeter un regard sur ce qui se passait dans les autres pays. Elle fut pour lui comme une brèche faite à cette grande muraille de Chine, hermétiquement fermée jusqu’alors, et par laquelle des milliers de Chinois se précipitèrent en Amérique, au point d’encombrer les provinces et d’obliger l’Américain à leur fermer ses portes. Puis d’autres guerres survinrent, avec les Japonais d’abord, les Européens ensuite, et toujours défait, mais jamais vaincu, le Chinois se décida à profiter de la civilisation des contrées de l’Occident. En très peu de temps les différentes races jaunes fusionnèrent pour constituer une nation compacte plus active. Le peuple s’assimila les moyens scientifiques de destruction à l’aide desquels les autres se faisaient la guerre, et quand il se sentit prêt il commença la période de conquête. Il se heurta en Asie contre la Russie, qui repoussa le choc par la discipline de ses armées. Puis contre l’Inde qui, protégée par les barrières de l’Himalaya, put conserver son indépendance. Enfin contre l’Amérique. Celle-ci résista, mais isolée depuis longtemps, mal armée pour la guerre, plus faite au commerce qu’aux batailles, elle se vit imposer un traité qui rouvrait les portes de l’Amérique aux Chinois. Vous savez que l’Amérique est vaste et que les terres inhabitées y étaient alors considérables. Le Chinois les envahit, s’y multiplia au point de constituer un peuple à côté de l’autre. Des guerres éclatèrent de nouveau, les Chinois triomphèrent et imposèrent leur volonté. Aujourd’hui les Canadiens refoulés dans les steppes glacées du Nord forment le seul peuple de l’Amérique qui résiste encore.

—  Cependant, il est possible, observa Napal, que ce peuple vaincu par le nombre prépare sa revanche un jour. Il est énergique, hardi, et reprendra sa part de terre au soleil.

—  Espérons, répondit Hassir, car je n’aime pas la race jaune, qui nous a tout pris et ne nous a rien apporté en échange. Mais revenons à l’Europe.

—  Je sais la suite : épouvantée à l’idée de l’invasion qui la menaçait et voyant qu’elle fournissait elle-même des armes à ses ennemis, elle s’est renfermée. Elle cache ses procédés, ses moyens d organisation, afin de garder sa supériorité.

—  Parfaitement. Voici maintenant ce que je sais sur son régime actuel.

L’attention de Napal redoubla.

—  Autrefois, poursuivit Hassir, comme chez nous aujourd’hui, la production s’opérait sans plan, sans méthode. Le commerçant ouvrait boutique avec ses faibles ressources, sans se rendre compte s’il pouvait échanger ou écouler ses produits. Le paysan cultivait le sol sans autre secours que sa routine, incapable de profiter des progrès scientifiques. Bref, il y avait un énorme gaspillage de forces. Au lieu de cela, présentement, tout y est parfaitement organisé, calculé, pas un effort n’est perdu. Des savants, dans le fond d’immenses laboratoires, cherchent à perfectionner constamment le rendement du travail.

—  La production, je le comprends d’après vos paroles, doit être formidable, s’écria Napal.

—  Tous travaillent, mais tous aussi bénéficient des produits fabriqués. Grâce à la richesse générale qui s’est accrue par ce système de production, le bien-être du plus mal partagé est encore supérieur à la richesse d’un bourgeois qui vivait quatre siècles auparavant. On n’y trouve plus de pauvres, ni de misérables. Le mendiant est un parasite des autres âges qui à disparu là-bas.

—  C’est merveilleux ! interrompit Napal enthousiasmé.

—  L’hygiène s’est infiniment perfectionnée, on lui a donné une place d’honneur. La vie n’y est pas beaucoup plus longue qu’ici, mais les maladies, les souffrances physiques y sont rares, et les hommes parviennent en grande majorité à la vieillesse, dépourvus de ces infirmités qui rendent le grand âge si pénible. Ils s’éteignent lentement, sans souffrance, sans inquiétude du lendemain, puisque l’existence de tous est assurée.

—  Pourquoi, s’écria Napal, les autres peuples ne les imitent-ils pas ?

—  Attendez, ce n’est pas tout. Les bénéfices sont répartis suivant la valeur du travail produit. Les hommes de génie, auxquels on doit la réalisation de ces systèmes politiques, ont trouvé les lois qui permettent d’établir équitablement le partage. Tandis que, chez nous, on est menuisier, ingénieur ou ministre, sans autre raison que le hasard de la naissance, de la fortune ou des circonstances, là-bas on donne à chacun le travail suivant ses aspirations. Le plus apte occupe la position qui lui est propre. Voilà le régime de l’Europe tel que l’avaient rêvé les fondateurs des États-Collectifs, tel qu’il a été mis en pratique, et tel qu’il doit fonctionner aujourd’hui.

Napal resta confondu d’admiration. Ses yeux rayonnaient à la pensée des choses qu’il allait apprendre.

—  Comme l’argent n’y existe pas, dit encore Hassir, que tous les hommes ont une situation définie par le rouage social, nul ne peut sortir d’Europe qu’en demandant au gouvernement les subsides qui lui sont nécessaires. Et on doit s’engager, avant son départ, à ne jamais divulguer les secrets de fabrication qu’on connaît. Quant aux étrangers qui vont en Europe, je sais qu’ils peuvent y demander du travail et Ils s’y trouvent si bien sans doute, qu’ils ne veulent plus revenir. Il est probable qu’ils ne peuvent occuper de fonctions importantes sans jurer de garder leurs secrets comme les autres. Vous voyez que ce régime facilite singulièrement ce mystère dont vous vous étonniez il n’y à qu’un instant.

—  Je regrette, s’écria Napal avec une conviction ardente, d’avoir tardé si longtemps à me rendre dans cette contrée. Le bonheur doit y régner en maître, et lorsque j’en aurai pénétré les secrets je reviendrai l’implanter ici.

Le vieillard secoua la tête et dit :

—  Vous avez les illusions de la jeunesse, votre ardeur me plaît, mais je crains plus d’une déception pour vous.

—  Pourtant, ce que vous m’avez dit...

—  Est exact, mais il y a loin des théories généreuses à la pratique austère. J’ai connu des gens heureux, bien peu, hélas ! mais je n’ai jamais vu le bonheur régner sans partage sur la Terre. Qu’importe ! Vous apprendrez, malgré tout, des choses intéressantes, puisque le progrès à passé par là. Et je ne puis que vous Encourager à poursuivre votre dessein, en dépit des difficultés que vous rencontrerez.

—  Je vous remercie.

—  Une remarque encore. Quand bien même vous devriez trouver des institutions merveilleuses, n’oubliez pas cette loi fondamentale : qu’un peuple ne peut bénéficier brutalement, c’est-à-dire du jour au lendemain, d’une civilisation autre que celle qui lui est propre, quand bien même elle lui serait infiniment supérieure. Il faut, avant tout, que son cerveau ait le temps d’évoluer. Cherchez donc, lorsque vous serez là-bas, non pas à apporter des mœurs toutes faites, vous ne réussiriez jamais à les inculquer à nos Hindous, mais à découvrir le moyen de hâter l’évolution de leur race.

—  Je conçois.

—  Voyons maintenant ce qui peut vous être utile. D’abord vous partirez à bord du bateau sous-marin de Firouze. C’est un capitaine de mes amis qui navigue depuis vingt ans entre l’Europe et l’Inde pour le trafic de nos denrées. Il vous mettra au courant de beaucoup de détails qui vous serviront plus tard. De plus, j’ai connu autrefois un Européen du nom de Geirard à qui je vais vous recommander.

Le vieillard écrivit quelques mots, puis il reprit :

—  Il était jeune alors, mais c’était déjà un grand savant, je dirai même que je voyais en lui un de ces hommes supérieur dans les sciences, comme la race des Occidentaux en fournit quelquefois dans le cours des siècles. Ces hommes-là sont l’honneur de l’humanité ! Nous autres Hindous, nous avons trop d’imagination et pas assez de précision dans l’intelligence pour enfanter de pareils génies. C’est notre soleil qui veut cela. C’est grâce à ces savants d’élite que les nations occidentales marchent plus vite que les nôtres, car nous ne leur cédons en rien pour le reste. Malheureusement je ne puis vous donner l’adresse exacte de Geirard. Je pense toutefois que les découverte qu’il a dû faire ont rendu son nom assez populaire pour vous permettre de le trouver aisément. Ne manquez donc pas de le chercher, il vous aidera puissamment. Il est original, singulier parfois, mais bon et généreux. Ouvrez-vous à lui sans crainte.

—  Geirard, vous dites ?

—  Pierre Geirard ; nous fûmes de bons amis, et ma recommandation vous sera d’un grand poids ; n’oubliez pas de la mettre à profit, ce sera peut-être un talisman qui vous sauvera de plus d’une impasse. Voici, en même temps, un mot pour Firouze ; ne choisissez pas d’autre moyen de transport que son bateau. Enfin, souvenez-vous, encore une fois, que votre but doit être de chercher l’amélioration de notre régime politique actuel.

—  Merci de tous vos bons conseils, dit Napal chaleureusement.

Le vieillard se leva, prit la main du jeune homme et lui dit avec émotion :

—  Vous avez été bien inspiré, Napal, en prenant le parti de venir me voir. Je vous remercie profondément de cette marque de confiance. C’est une consolation pour la vieillesse de rencontrer encore, au milieu de la vanité, de l’égoïsme qui règne partout, des cœurs jeunes et ardents, capables de s’enthousiasmer pour une grande idée. Peut-être ne serai-je plus de ce monde quand vous serez de retour. À mon âge on ne doit plus compter sur le lendemain, mais, si je quitte cette Terre sans savoir dans quelle mesure vos efforts auront été couronnés de succès, soyez assuré du moins que vous aurez emporté avec vous l’estime d’un homme qui n’a jamais porté tort à personne, qui s’est toujours efforcé de diriger ses élèves vers la pratique du bien, enfin qui a beaucoup vu, beaucoup pensé, et qui, jusqu’au jour où il descendra dans la paix du tombeau, fera des vœux pour le succès de votre entreprise.

Napal remercia le vieillard avec l’effusion dont son cœur était plein et le quitta consolé et rendu plus fort par la sagesse de ses conseils.

XIV – Le départ

Le lendemain, Napal se mit à la recherche du capitaine Firouze, qu’il trouva sans peine. C’était un homme gros et court, à l’œil fin, mais bienveillant. Il prit le billet d’Hassir, le lut et dit :

—  C’est convenu, je vous emmène avec moi. Je pars après-demain à quatre heures. N’oubliez pas, car, si vous me manquez, vous serez forcé de reculer votre départ de trois mois, c’est-à-dire après mon retour, à mon prochain voyage.

Napal n’avait plus que deux jours à passer dans l’Inde ! Il ne put se défendre d’un sentiment de tristesse en songeant à ce prompt départ. On ne s’engage pas dans des aventures inconnues, sans appréhension ni regrets. Sa pensée se reporta sur Oudja.

—  Demain je la verrai se disait-il. Je puiserai dans ses yeux la force qui me manque encore.

Il fut étonné, en rentrant chez lui, de ne pas trouver Papillon. Aucun préparatif de départ n’était fait.

Il fut pris d’une certaine inquiétude, car il connaissait, la ponctualité de son compagnon. Qu’était-il survenu de nouveau ? Encore un malheur, peut-être ?

Tandis qu’il était plongé dans ses réflexions, il entendit la sonnerie d’appel de la boite aux lettres. Napal dirigea son regard vers l’endroit d’où partait le bruit et s’aperçut qu’une lettre attendait là depuis quelque temps déjà.

—  Voilà sans doute, pensa-t-il, un billet dans lequel Papillon me donne les motifs de son absence.

Il prit le papier et reconnut la lettre qu’il avait adressée le matin même à Oudja, par l’entremise de Synga. N’ayant trouvé personne à l’adresse indiquée, elle était revenue au point de départ.

Napal pâlit, se demandant ce qui avait pu se passer. Il résolut de prendre le premier rapide en partance vers Delhi. Son départ pour l’Europe devait avoir lieu le surlendemain. Il lui fallait sept heures pour se rendre à Delhi. Il ne pouvait donc y rester qu’un temps très court.

Pendant la durée du trajet, le jeune homme fut en proie à uns impatience impossible à décrire. Bien que la rapidité fût formidable, deux cents kilomètres à l’heure, il lui semblait qu’il n’avançait pas, qu’il n’arriverait jamais !

Il se levait, se rasseyait, essayait vainement de chasser ses inquiétudes, de dominer sa tristesse. Enfin, il arriva le matin vers neuf heures, gagna sans tarder le château de Pendjab et sonna à la grille.

Le jardinier, qui le connaissait pour l’avoir vu souvent au château, vint ouvrit et lui demanda poliment ce qu’il désirait.

Napal répondit qu’il désirait voir Mme Sivadgi.

—  Madame est partie, répondit le jardinier.

—  Seule ?

—  Non, avec toute la famille. Il n’y a plus personne au Château.

—  Personne à Pendjab ! s’écria Napal avec stupeur ; ce n’est pas possible, je l’aurais su !

—  C’est cependant la vérité, monsieur.

—  Pouvez-vous me dire vers quel endroit ces dames se sont dirigées ?

—  Je l’ignore.

—  Ne sont-elles pas revenues à Bombay ?

—  Je ne crois pas.

—  Vous ne savez donc rien ?

—  Rien. Ce que je puis vous dire, c’est qu’on doit être parti pour un long voyage, si j’en juge par les préparatifs qui ont été faits. La décision a été prise si rapidement que nous en avons tous été surpris.

Le jardinier s’exprimait évidemment en toute sincérité. Napal le quitta et reprit le train pour Bombay. En revenant par le rapide, le jeune homme assis dans son compartiment prenait sa tête à deux mains et essayait vainement de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Le malheur prévu était arrivé, mais de quelle façon ? Qu’était devenue Oudja ? Qui sait si son père ne l’avait pas emmenée dans une retraite éloignée, pour la contraindre à subir sa volonté ? Oudja lui avait appris dans ses lettres qu’il méditait contre elle un projet caché.

Et son voyage en Europe ! S’il le manquait cette fois, il ne pourrait le reprendre que dans trois mois ! Devait-il l’abandonner pour se mettre à la recherche de sa fiancée ?

Il passait d’un projet à l’autre, incapable de savoir auquel s’arrêter. Ses idées se heurtaient dans son cerveau. Les sentiments les plus contradictoires s’y succédaient sans interruption. Quoi qu’il en soit, ce qu’il importait avant tout, c’était de gagner du répit, de s’informer de ce qu’était devenu Sivadgi. Un personnage de cette importance ne disparaît pas sans laisser de traces, surtout quand il n’a pas un intérêt majeur à se cacher.

Aussitôt descendu à Bombay, Napal courut trouver Firouze afin de lui demander de reculer son départ d’un jour.

—  Je regrette de ne pouvoir vous rendre ce service, lui répondit Firouze, ce qui m’eût été facile en temps ordinaire, où il me suffit de prévenir mon commettant en Europe, est impossible aujourd’hui, car on m’attend sans tarder. Cependant, pour vous être agréable, je vous ferai prendre au dernier moment. Un canot ira vous chercher sur la jetée ouest à quatre heures. Dans le cas où mes hommes ne vous trouveraient pas, eh bien ! ce sera pour le premier voyage, dans trois mois.

—  Convenu, répondit Napal. Je m’arrangerai le mieux possible.

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