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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (6e partie)
mercredi 27 août 2025, par
— Afsoul.
— Afsoul ! C’est à cet homme qu’on veut vous livrer ?
— À lui-même !
— C’est hier, dites-vous, que votre père vous a notifié sa décision ?
— Hier, en me laissant vingt-quatre heures pour réfléchir.
— Je saisis tout maintenant, s’écria Napal en se rappelant le billet de Sivadgi, précédé par son refus de le recevoir. Afsoul a compris que mes efforts étaient sur le point d’aboutir. Alors, pris de peur, il a vu sa position compromise, son déshonneur rendu public, et il a joué le tout pour le tout en venant frapper à la porte de votre père.
— Qu’espérait-il ?
— Acheter le silence de votre père en lui promettant une position plus belle que celle qu’il pouvait se créer lui-même. Et, comme cet homme est sans fortune, il a demandé votre dot en échange de la situation que ses relations lui permettaient d’offrir.
— Hélas ! mon ami, dit Oudja, vous avez raison, j’avais deviné ce que vous me dévoilez, et je ne puis m’empêcher de verser des larmes en songeant que mon père, que j’appris à respecter dès mon enfance, me pousse de sa propre main dans la honte et dans le malheur.
— Mais,reprit Napal puisque Afsoul m’attaque je me défendrai en divulguant ses lâches intrigues, et, dussé-je attirer sur ma tête la colère de ses complices, je ferai jaillir assez de scandale pour que votre père n’ose plus vous donner à lui.
— Napal, mon ami, peut-être avez-vous le droit de flétrir cet homme, puisqu’il cherche à nous séparer, mais rappelez-vous qu’il n’est pas le seul obstacle qui se dresse entre nous. Il vous faut encore conquérir la situation qui vous permettra de contraindre mon père à revenir sur sa décision. Ne perdez pas votre temps à combattre des intrigues politiques dans lesquelles s’usera votre énergie. Vous avez rêvé d’accomplir de grandes choses au profit de votre patrie, après avoir acquis en l’Europe l’expérience qui vous manque. Allez donc, partez pour ce pays merveilleux, je vous attendrai en priant pour la réussite de vos efforts, et à votre retour vous me trouverez prête à devenir votre femme comme je le suis aujourd’hui.
— Oudja, chère Oudja, s’écria le jeune homme avec transport, je ferai suivant vos désirs. Ils sont sacrés pour moi.
— Un dernier mot avant de vous quitter. Tant que vous serez à Bombay je vous donnerai régulièrement de mes nouvelles par Synga. Enfin quand, vous serez prêt à partir, venez me dire adieu.
— Comptez sur moi.
— Maintenant, mon ami, embrassez votre fiancée.
Et la jeune fille tendit son front à Napal qui l’effleura d’un baiser. Puis elle gagna la petite porte du parc, l’ouvrit rapidement, se retourna pour envoyer un dernier sourire à celui qu’elle aimait et disparut.
Tandis que les deux jeune gens échangeaient leurs serments dans la pureté de leur cœur, Afsoul s’était rendu au château sur la prière de Sivadgi et cherchait avec lui la cause de la résistance inattendue d’Oudja à la proposition de mariage qui lui avait été faite.
— Je ne prétends point forcer le cœur de Mlle Oudja, disait Afsoul. Elle refuse, c’est son droit, ce qu’il importe de connaître, c’est le motif de ce refus.
— Pourquoi chercher à le connaître, répondit Sivadgi, puisque je saurai la contraindre à m’obéir ?
— Par amour-propre. Il est inutile de vous dire que votre situation politique ne saurait être atteinte par cet incident et que j’appuierai de toutes mes forces votre nomination au poste d’ambassadeur.
— Je vous remercie, repartit Sivadgi touché de cette complaisance, sans s’apercevoir, malgré son habileté, que son interlocuteur le maniait à sa guise.
— Je ne puis malheureusement répondre de réussir avec autant de certitude que si j’avais eux l’honneur de vous présenter, comme mon beau-père, au ministre qui m’a donné sa promesse pour vous dans cette circonstance. Néanmoins, tout ira bien, je l’espère.
— N’est-il pas ridicule de penser, observa Sivadgi avec dépit, qu’un avenir sérieux peut-être compromis par un caprice ds jeune fille ?
— Caprice... ou amour, ajouta négligemment Afsoul.
— Amour, c’est impossible. Oudja sort peu, et je ne vois, dans notre entourage, personne qui ait attiré son attention jusqu’ici.
— Personne, dites-vous ?
— Je le crois.
— Vous recevez peu de visites à Pendjab ?
— Très peu dans cette saison.
— Alors, en effet, je ne vois pas ce qui motiverait la désobéissance de votre fille envers vous... à moins que...
— À moins que ? demanda Sivadgi.
— Ce jeune homme, repartit Afsoul, ce Napal qui travaillait avec vous… ne venait-il pas régulièrement ici ?
Afsoul savait à quoi s’en tenir. Sa police était bien faite.
— Vous avez raison... oui, je me souviens maintenant. Il voyait quelquefois ces dames en sortant de chez moi... Mais, ce journaliste, un homme sans situation, je ne puis penser que ma fille...
— Le regard d’un beau garçon à vite fait de pénétrer dans le cœur d’une femme. Croyez-moi, prenez vos précautions. Le danger est là, si toutefois il existe, ajouta le préfet avec un froid sourire qui eût fait réfléchir Napal s’il lui avait été donné d’assister à cette entrevue.
— Le meilleur moyen de conjurer ce danger, c’est d’y couper court, dit Sivadgi. Je ferai en sorte qu’à partir d’aujourd’hui, Oudja ne puisse plus se rencontrer avec Napal.
Afsoul eut de nouveau un sourire énigmatique. Il ajouta encore quelques paroles polies, puis sortit, emportant sans l’avoir demandée l’assurance que Sivadgi exercerait sur sa fille la pression nécessaire pour vaincre sa résistance et l’éloigner de Napal.
XII – Où Papillon s’aperçoit qu’il était né pour les grandes aventures
Le lendemain, Papillon et Napal revenaient à Bombay. Ce dernier se hâta d’aller trouver son directeur afin de le mettre au courant de la situation.
Mesval l’accueillit avec sa cordialité habituelle.
— Ne vous découragez pas, lui dit-il. Ce n’est pas une raison parce que certaines gens n’ont pas le courage de soutenir leur opinion, pour les imiter. Vous possédez maintenant assez de renseignements pour mener une campagne intéressante. Commencez donc sans tarder.
Napal se mit à l’œuvre avec ardeur et parvint rapidement à réveiller l’attention du public sur la question du Ran-de-Katch.
Lorsqu’il fut certain que l’opinion générale s’intéressait vivement à son : œuvre de justice, il prépara un grand coup. Profitant, de ce que, dans un article résumé, il rattachait les précédents articles les uns avec les autres, il fit, sans transition, le portrait d’Afsoul, afin de susciter dans l’esprit du lecteur une association possible entre ce personnage et les malversations de l’entreprise. Il prévenait que, dans l’article suivant, il se proposait de mettre au jour les manœuvres auxquelles il s’était livré. Les renseignements, les preuves qu’il avait accumulés pendant ses travaux à Delhi, la considération d’honnête écrivain que personne ne lui déniait, lui donnaient un crédit énorme. Aussi mit-il le plus grand soin à la confection de son factum sur Afsoul. Il en soigna le style, les pointes, les traits satiriques, puis l’envoya au journal.
Pendant que Napal travaillait de la sorte, Oudja de son côté exécutait sa promesse et le tenait au courant de sa situation. Il pouvait entendre ainsi sa voix aussi souvent qu’il lui plaisait de faire fonctionner l’appareil phonographique. Il se livrait un matin à cette opération lorsque Papillon entra dans sa chambre.
— Toi, à cette heure matinale ! dit Napal. Qu’as-tu à m’apprendre ?
— Votre article sur Afsoul ne passera pas.
— Que dis-tu là ? s’écria Napal stupéfait.
— Jugez vous-même ! Voici une épreuve du numéro de demain que je vous apporte.
Le jeune Indien s’empara vivement de la feuille et reconnut que Papillon avait raison.
— Que s’est-il passé ?
— Parbleu, toujours Afsoul ! Vous ne pensez pas qu’il vous laisserait diriger contre lui des attaques qui finiraient par le perdre, sans vous causer le plus d’ennuis possible ?
— Il est à Bombay ? s’écria vivement Napal.
— Lui, non. Il est trop prudent. Il s’est contenté d’envoyer Phingar, son secrétaire, Celui-ci s’est rendu dans le bureau de M. Mesval, et Ils ont causé tous deux pendant que d’une heure.
— Je devine ce qu’ils ont pu dire.
— Et moi je ferai mieux, je vais vous le raconter mot à mot.
— Comment cela ?
— Garde ton secret, pénètre celui des autres et tu seras fort. En vertu de ce précepte, je travaillais depuis plusieurs jours à brancher un fil téléphonique reliant mon coin d’atelier avec le cabinet du directeur, et j’avais terminé hier dans l’après-midi, lorsque le Phingar est arrivé.
— Tu as entendu ?
— Tout. Voici le résumé de la conversation. On a placé notre directeur dans l’alternative ou de recevoir une forte somme d’argent, ou d’être exposé à des poursuites judiciaires inventées sous je ne sais quel prétexte. Mesval s’est récrié. On a insisté d’abord, menacé ensuite. Dame, mon cher maître, on a beau avoir raison, on n’est pas toujours sûr de gagner en justice, et on y laisse toujours des plumes. Alors, naturellement, le directeur a choisi la forte somme. Après quoi il s’est engagé à cesser ses attaques et à ne plus insérer vos articles dans l’Impartial.
— C’est impossible ! Tu as mal entendu ! dit Napal atterré.
— Je ne me trompe pas, répondit Papillon. La preuve, c’est que j’avais l’envie de courir dans le cabinet du directeur pour étrangler le Phingar. J’ai réfléchi que cela ne changerait rien à l’affaire et qu’il valait mieux vous avertir.
— Allons, dit Napal en retombant accablé sur son siège, voilà encore une ressource perdue, encore un espoir envolé ! Me voici seul, sans armes et sans pouvoir contre mes ennemis ! Que vais-je faire ? Que vais-je devenir ?
Et, devant cette poignante incertitude, le jeune homme cacha son visage dans ses mains, en proie à un profond découragement.
Papillon le regardait, impassible en apparence. Il s’approcha de Napal, et prenant un ton grave :
— Maître, dit-il, reprenez courage. Que penserait Afsoul, s’il vous voyait ainsi ? Il rirait, sur ma parole ! Voulez-vous lui laisser la satisfaction de vous avoir vaincu sans retour ? Vous êtes seul, dites-vous ? Ne suis-je plus votre ami ? Ne possédez-vous pas l’amour de Mlle Sivadgi ? On nous attaque ! Luttons, morbleu ; pour ma part, je suis disposé à faire ce que vous m’ordonnerez. Parlez, disposez de moi, nous verrons bien qui rira le dernier.
Ces paroles généreuses réveillèrent le courage de Napal.
— Merci, mon brave ami, s’écria-t-il. Tu me rappelle à moi-même.
Puis, prenant la main de Papillon :
— Tu m’offres ton aide, je l’accepte.
— Parbleu, il ferait beau voir qu’il en soit autrement !
— Écoute, continua Napal. Dans quelques jours, je partirai pour l’Europe. Veux-tu venir avec moi ?
— Pour l’Europe ! Diable !
Le coup était imprévu ; Papillon ouvrit ses yeux un peu plus que de coutume, comme si sa surprise tournait à la stupéfaction. Il demeura quelques secondes immobile, puis, soudain, sa physionomie reprit sa placidité habituelle. Évidemment, il avait dominé la situation.
— Regarde si tu veux observer, prononça-t-il, voyage si tu veux apprendre. Nous partirons quand il vous plaira, mon cher maître. Du reste, vous le savez, je suis né pour courir les grandes aventures.
— Tu sais qu’il y a des risques à courir ?
— Des risques ? Tant mieux, fit-il avec un sourire de mépris.
Une sonnerie électrique appela Napal au téléphone. C’était son directeur qui le priait de passer à son bureau.
— Au moins, dit le jeune homme, je sais à quoi m’en tenir. Je ne rencontrerai pas d’imprévu. Viens, Papillon.
Mesval le reçut d’un air embarrassé. Aux premiers mots d’explication, Napal l’interrompit en lui disant :
— Je sais tout. Vous suspendez notre polémique avec les trafiqueurs du Ran-de-Katch. Mon article ne passera pas. Ne cherchez pas à vous excuser, j’avais prévu cette circonstance. Mais les temps changeront, je l’espère, et ce jour-là, si vous voulez accepter mes services je serai toujours à votre disposition.
— Mon cher ami, vous me soulagez d’un grand poids, lui répondit Mesval. Comme vous le dites, laissons passer le temps. Nous verrons à examiner plus tard d’autres questions aussi importantes. J’estime, vous le savez, votre personne autant que votre talent et je suis prêt à vous venir en aide. Avez-vous quelque projet en vue qui vous permettra d’attendre ?
Napal lui fit part de sa résolution, en lui demandant le secret. Le directeur enchanté lui adressa ses compliments.
— Voilà qui est parfait, lui dit-il. Ce projet est digne de vous, et je vous approuve. Ne vous occupez de rien, partez, je me charge de vous fournir l’argent dont vous aurez besoin.
— Me donnerait-il par hasard, pensa Napal, l’argent qu’il a reçu du gouvernement pour étouffer mon article sous le boisseau ?
— Souvenez-vous, lorsque vous reviendrez, continua Mesval, que vous serez toujours accueilli à bras ouverts ici. Nous sommes tous vos amis.
Et le directeur le quitta, en lui renouvelant l’assurance de sa bonne volonté.
XIII – Une éclaircie sur l’Europe du XXVe siècle
Napal reprit le chemin de sa demeure, un peu réconforté par l’appui que Mesval lui avait promis. Il était certain, au moins, que argent ne lui manquerait pas.
Chemin faisant, il tomba dans une profonde méditation sur le but du voyage qu’il allait entreprendre. Il oublia ses ennuis, pour ne penser qu’à la mystérieuse contrée qu’il se proposait de visiter. Souvent il avait entendu parler des mœurs particulières, des productions étonnantes qui faisaient de l’Europe un pays à part dans le monde. Mais en somme, sauf quelques généralités dont la connaissance était insuffisante pour mener à bien l’entreprise qu’il voulait tenter, on ne savait rien de positif sur ce pays. Il y avait certainement des Indiens qui se rendaient régulièrement en Europe pour le trafic, mais Ils n’entraient jamais à l’intérieur. Du moins, c’était l’opinion générale, quand Ils y entraient Ils n’en sortaient plus.
— Pourquoi ce mystère est-il si bien gardé ? se demandait le jeune Indien. Il existe dans cette contrée quatre-cent millions d’êtres humains, et pas un n’a trahi, jusqu’ici, le secret de leur commune association. Les peuples qui les avoisinent n’en savent pas davantage que nous n’en savons nous-mêmes. Étrange ! se disait-il. Étrange !
Son imagination s’efforçait de percer Le voile qui lui cachait ce qu’il ne pouvait comprendre.
— Au vingtième siècle, pensait-il, l’Europe était à peu près ce que nous sommes aujourd’hui. Elle avait nos mœurs, nos institutions, notre mode de gouvernement. Depuis cinq siècles, elle n’a pas cessé d’évoluer. Sa civilisation doit être infiniment supérieure à la nôtre. Elle est, en somme, ce que nous serons plus tard. N’est-il pas pour moi de la dernière importance de me pénétrer de cette civilisation afin de l’importer ici ? Mais comment faire ? Comment partir là-bas sans renseignements, sans appui, sans lettres de recommandation ?
Un éclair traversa son cerveau. Le souvenir de son professeur lui vint à l’esprit.
— Le sage Hassir doit savoir ce que je cherche, se dit-il. Sa vie studieuse s’est écoulée, dans l’étude historique des peuples de la Terre. Il connaît l’Europe. Il me donnera certainement les renseignements dont j’ai besoin. Est-il de retour ? Qui sait même s’il vit encore ?
Fort de cette idée, Napal rentra chez lui, recommanda à Papillon de commencer les préparatifs de leur départ et d’arrêter leur mode de transport, puis il écrivit à Oudja pour lui indiquer le jour où il irait lui faire ses adieux. Enfin il se rendit chez Hassir-Firouzubad, le célèbre professeur.
C’était un grand vieillard encore vert malgré son âge. Son front chauve était un peu ridé, une barbe blanche pendait jusque sur sa poitrine. On sentait le penseur à voir ses yeux vifs et perçants. Sa voix était douce, sa parole simple et franche.
Dés que Napal fut introduit près de lui, il lui tendit affectueusement la main et s’informa avec aménité à quelle cause il devait sa visite.
Le jeune homme savait qu’il pouvait avoir toute confiance dans ce vieillard. Il lui confia ses projets, lui fit part de ses espérances et lui demanda le secours de son érudition.
Hassir médita quelques instants, puis levant la tête dit :
— Avez-vous réfléchi à toutes les difficultés de votre entreprise ?
— À toutes les difficultés, ainsi qu’à tous les dangers.
— Dangers me paraît exagéré. La civilisation de l’Europe est bien supérieure à la nôtre, quoi qu’en disent quelques Hindous trop chauvins. Elle a dépassé, depuis plusieurs siècles, la période du régime parlementaire ou monarchique, et la peine de mort n’existe plus chez elle. Enfin elle ne se défend que contre ceux qui veulent deviner les secrets de son industrie et de sa politique.
— C’est dans ce but précisément que je veux y pénétrer.
— Alors il vous faudra déployer beaucoup d’adresse. Je ne vous tiens pas ce langage pour vous détourner de votre dessein que j’approuve. Il me parait généreux, et je suis prêt à vous aider, quoique je puisse peu de chose pour vous ! Parlez, que désirez-vous ?
— Pourquoi ? demanda Napal. En dépit du commerce international, le mystère est-il si bien gardé autour de cette contrée ?
— Grâce à son régime.
— Je ne comprends pas.
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