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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (5e partie)
mardi 26 août 2025, par
épisode 9 — 7 avril 1898 1898
IX – Incident imprévu
Le lendemain, dans la matinée, Napal travaillait en compagnie de Papillon. Ils étaient assis devant une table, notant les résultats qu’ils avaient obtenus et animés tous deux par l’espoir d’une prochaine réussite, lorsqu’une sonnerie se fit entendre.
À cette époque on transmettait directement les lettres à l’intéressé au moyen d’un appareil fixé dans tous les appartements. Lorsqu’une missive quelque, imprimé, phonogramme, microgramme, lettre, etc., arrivait à destination, un déclenchement activait une sonnerie d’appel qui se continuait par intermittence jusqu’à l’arrivée du destinataire. Celui-ci ouvrait la boîte à l’aide d’une-clef à secret, prenait le billet, puis refermant le tout, il prévenait le poste central que l’expédition était terminée.
Papillon se rendit donc vers l’appareil et rapporta à Napal une lettre que celui-ci parcourut avec stupéfaction. Voici ce qu’elle contenait :
« Des circonstances imprévues me portent à croire que nous nous égarons dans nos recherches et que notre affaire ne comporte aucune chance de réussite. Il me semble donc inutile de continuer des démarches qui pourraient devenir dangereuses. En vous rendant votre liberté, permettez-moi de vous remercier sincèrement du zèle et de l’habileté que vous avez déployés dans cette occasion. Croyez que je saurai le reconnaître , si le hasard nous met plus tard en présence l’un de l’autre.
SIVADGI »
C’était un congé pur et simple.
— Parbleu, dit Napal, voilà qui m’explique l’absence de Sivadgi. Que s’est-il passé ? Il doit exister là-dessous une affaire assez louche. Regarde, continua Napal en passant le papier à Papillon.
Celui-ci prit la lettre, la lut, resta un instant immobile comme la statue de la méditation et dit :
— Afsoul a passé par là.
— C’est aussi mon opinion, ce préfet est aussi habile que puissant, il a su agir sur la volonté de Sivadgi.
— Assurément, car la robe déchirée ne fait pas le derviche.
— Ce qui signifie ? demanda Napal.
— Que la conscience de Sivadgi m’a toujours paru assez élastique.
Un coup de timbre résonna.
— Qui peut venir ? dit Napal avec étonnement. Je n’ai donné mon adresse qu’aux hôtes du château de Pendjab. Décidément nous sommes dans un jour de surprises.
Papillon ouvrit.
— Synga ! s’écria-t-il.
— Oui, moi !
En voyant apparaître la jeune fille, Napal présagea un malheur.
Synga remit un phonogramme à Napal.
L’usage de ce moyen de correspondance ne s’employait que dans des cas particuliers. Le phonographe, quoique beaucoup perfectionné depuis le dix-neuvième siècle, époque de sa découverte, était resté trop coûteux pour devenir pratique. On ne le mettait en usage que dans les circonstances où l’on voulait transmettre un ordre de vive voix, afin d’éviter de se compromettre par l’écriture.
Napal mit le bulletin dans l’appareil qu’il emportait toujours dans ses voyages et le faisant jouer, il entendit la voix d’Oudja prononcer ces mots :
— Tout est perdu. Venez ce soir, Synga vous donnera de plus amples détails.
Napal sentit comme un froid aigu le pénétrer jusqu’au cœur et pâlit. Mais il eut honte de cette faiblesse, et, reprenant possession de soi-même, il pria Synga de lui apprendre ce qu’il ignorait.
— Je sais malheureusement peu de chose, répondit celle-ci. Hier soir, M. Sivadgi fit appeler sa fille dans son cabinet. Ils sont restés une heure ensemble. Puis Mlle Oudja est revenue les yeux pleins de larmes, et, comme je m’empressais auprès d’elle, elle m’a congédiée sans rien m’apprendre. Ce matin elle m’a confié ce phonogramme et m’a chargée de vous prévenir qu’elle vous attendrait à deux heures à la petite porte du parc.
— Vous n’avez pas d’autres indices ?
— Aucun.
Papillon écoutait silencieusement et réfléchissait, le cerveau visiblement en proie à un violent travail. Enfin,se relevant de toute sa taille :
— Nous n’avons pas d’indice, dit-il, c’est entendu ; mais nous pouvons nous lancer sur une piste et découvrir le gibier. Procédons par ordre. L’ordre est la clef des problèmes. Dites-moi, avez-vous vu quelqu’un rendre visite à M. Sivadgi dans la journée d’hier ?
— Oui, un monsieur.
— Ah ! ah ! nous tenons la piste, fit Papillon ; de quel genre était ce visiteur ?
— Très correct, et d’une mise recherchée. Ce devait être un haut personnage, car il avait une voiture richement attelée.
— Et sa physionomie ?
— Elle m’a paru déplaisante. Je l’ai d’autant mieux remarquée que c’est à moi qu’il s’est adressé en arrivant. Il avait de petits yeux qui ne regardaient pas en face. Les coins de la bouche étaient tombants, et sa figure soigneusement rasée restait toujours impassible. Enfin tout m’a semblé faux dans cet homme.
— Quel âge paraît-il avoir ?
— Quarante ans environ.
— Grand ?
— De taille moyenne.
— Bien, nous avons son signalement. Maintenant je reviens à ma première idée : Afsoul est mêlé à cette affaire. Peut être en est-il l’instigateur.
— Quel nom avez-vous prononcé ?
— Afsoul. Le connaissez-vous ?
— Non... Si... attendez donc.
— Cherchez bien.
— Je passais au bas de l’escalier. Je crois bien avoir entendu annoncer M. Afsoul par le valet de chambre.
— Eh bien, Synga, voilà ce qu’il faut que vous sachiez le plus tôt possible. Tâchez de vous rendre compte, en même temps, de ce que ce monsieur est venu faire chez votre maître.
— Comptez sur-moi, répondit la jeune fille.
X – À politicien, politicien et demi
Voici ce qui s’était passé au château de Pendjab après le départ de Napal.
Vers quatre heures Sivadgi recevait un personnage dont la visite lui avait été annoncée la veille. De là, son refus de faire entrer Napal chez lui. Ce personnage répondait exactement au portrait qu’en avait fait Synga. C’était Afsoul lui-même, ainsi que le pensait Papillon dans sa perspicacité.
Ce personnage remplissait une fonction des plus importantes dans l’État, puisqu’il occupait le poste de la préfecture de Delhi, la seconde ville de l’Inde par sa population, la première au point de vue politique. Son pouvoir était très étendu, et, par la stabilité même de sa fonction, il jouait un rôle considérable dans Le gouvernement de la république Hindoue. C’était un homme habile, peu scrupuleux, auquel l’absente de sens moral donnait une grande force pour réussir. Se rappelant la maxime de Philippe de Macédoine, il disait qu’il n’y avait pas de conscience imprenable quand une bourse gonflée d’or pouvait y pénétrer. Aussi menait-il les hommes par l’argent, tout en ne possédant lui-même aucune fortune. Ses désirs insatiables, ses goûts pour le luxe et la représentation ne lui permettaient pas d’économiser sur les sommes considérables qu’il touchait par toutes sortes de moyens inavouables, en dehors de ses appointements personnels.
Sivadgi le rencontrait souvent dans le monde. Il savait combien était redoutable ce préfet qui tenait dans ses mains la police d’un gouvernement. Étant donné les intrigues qu’il poursuivait depuis quelques semaines, sa correspondance avec l’Impartial, ses entretiens avec Napal, Sivadgi fut à bon droit étonné de voir le préfet venir le trouver directement chez lui. Il eut un moment d’inquiétude ; mais l’habitude qu’il avait prise de dissimuler ses impressions lui permit de ne rien laisser paraître. Dès que Afsoul fut entré, il le salua, présenta un siège et dit :
— Vous m’avez fait l’honneur, monsieur, de me demander la permission de vous présenter chez moi cette après-midi. Parlez, je vous écoute.
— Monsieur, commença Afsoul(il parlait lentement et son regard, sans fixité apparente, ne perdait.pas de vue son interlocuteur), j’irai tout de suite au but. Je suis au courant des efforts que vous avez tentés depuis quelque temps à Delhi au sujet de l’affaire du Ran-de-Katch. Vos intentions sont louables ; elles ont par ce fait, attiré mon attention, ainsi que celle de plusieurs des hauts personnages lancés dans le monde politique.
Assez surpris de ce préambule, Sivadgi s’inclina sans répondre.
— Voyons-le venir, pensa-t-il.
— Vous voulez dénoncer à l’opinion publique, poursuivit Afsoul, les malversations commises dans cette affaire, et vous avez déployé une habileté remarquable dans l’espoir d’obtenir un résultat. Malheureusement, permettez-moi de vous le dire, de tels efforts ne sauraient aboutir.
Sivadgi se rappela les dernières informations de Napal, les découvertes déjà faites. Certainement Afsoul était plus inquiet qu’il ne le laissait paraître. Fort de cette conviction, il jugea prudent de garder le silence quelque temps encore.
— Vos efforts ne peuvent aboutir, poursuivit négligemment Afsoul, tout bonnement parce qu’il n’y a rien. Ah ! certes, je comprends fort bien que l’affaire du Ran-de-Katch se soit présentée comme une occasion superbe, au parti de l’opposition, pour faire du tapage contre le gouvernement, parce que dans cette affaire, comme dans beaucoup d’autres, il s’est heurté contre des difficultés impossibles à prévoir. Mais lorsqu’on approfondit la question, et c’est sans doute ce que vous avez fait, vous avez dû vous convaincre, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, qu’on se trouve dans l’impuissance de fournir une preuve contre ceux qu’on accuse d’avoir engagé témérairement l’entreprise.
— Ce n’est pas mon avis, répondit Sivadgi. On rencontre parfois des témoins en possession de ces preuves.
— Dites plutôt : des mécontents, interrompit Afsoul en souriant, des folliculaires toujours prêts à jurer que tout va de mal en pis, et qui prennent les désirs de leur imagination désordonnée pour la réalité. Aussi, je vous le répète, vos tentatives n’ont aucune chance de réussir, et leur insuccès prévu peut les rendre dangereuses pour leurs auteurs.
Ah ! nous y voilà. Je commence à comprendre, pensa Sivadgi.
— Oui, dangereuses, continua le préfet, parce qu’elles dégénèrent en attaques contre des innocents qui se coaliseront plus tard contre vous. Pourquoi se créer gratuitement des ennemis quand il est si facile de l’éviter ? Croyez-moi, ce n’est pas en persévérant dans ces attaques que vous parviendrez à conquérir une situation dans laquelle vous pourriez mettre à profit votre intelligence des affaires et surtout vos capacités politiques.
Sivadgi dressa l’oreille. Le langage du préfet ne lui paraissait plus dépourvu d’éloquence. Afsoul vit l’effet produit par le coup qu’il avait lancé. Il sentit que son interlocuteur allait se prendre à l’appât dressé devant lui et que le moindre effort suffirait pour le convaincre.
— Il existe, dit-il, des positions qui exigent à la fois une grande fortune et des qualités diplomatiques doublées d’un tact parfait telles que le poste d’ambassadeur de première classe, par exemple. Cette position ne peut-elle devenir la vôtre ?
Sivadgi ne dissimula plus. Il avait compris. On lui offrait immédiatement, en échange de sa neutralité, un emploi qu’il convoitait depuis longtemps. Il fut ébloui par la perspective qui s’ouvrait devant lui. Être ambassadeur de première classe, c’est-à-dire occuper ce poste soit en Europe, soit dans l’empire de Chine, et ensuite ministre des affaires étrangères ! C’était trop beau. Il crut prudent de faire un pas de retraite.
— Je n’ai jamais ambitionné cette situation, dit-il.
— Qu’importe, si elle vous convient ?
— Cependant...
— Dites un mot, interrompit Afsoul, et elle est à vous. Je suis en mesure de pouvoir vous l’offrir.
— S’il en est ainsi, répondit Sivadgi, permettez-moi d’être étonné de la bienveillance qu’on veut bien me témoigner en haut lieu.
— Ne l’attribuez qu’à vos grandes qualités, répliqua Afsoul.
— Ce n’est pas à moi qu’il appartient de les apprécier, observa Sivadgi en souriant, mais, si réelles qu’elles soient, ma modestie se refuse à croire qu’elles ont été seules à peser dans la balance.
— Je vais vous parler franchement, répondit Afsoul. En vous servant dans cette circonstance, j’étais poussé moi-même par un sentiment personnel. Depuis longtemps, j’ai le vif désir d’entrer dans une famille dont la situation soit en harmonie avec la haute situation que j’occupe. J’ai eu l’occasion de rencontrer Mlle Sivadgi dans nos cérémonies officielles et je ne puis vous cacher qu’elle a fait une réelle impression sur mon cœur. Eh bien ! monsieur, je viens solliciter sa main et je suis tout à vous si vous agréez ma demande.
— Sivadgi resta surpris. Il ne s’attendait pas à cette proposition. Il réfléchit que la haute situation de son interlocuteur, ses attaches avec les puissants du jour, lui permettaient d’espérer beaucoup pour lui-même, et il répondit sans hésiter :
— Je suis infiniment honoré de votre demande, Monsieur.
— Et, cette demande ?
— Je l’agrée comme il convient, c’est-à-dire suivant votre désire.
— Reste à obtenir l’assentiment de Mile Oudja, reprit Afsoul.
— Ma fille est élevée dans le respect de la famille ; elle me saurait contredire à mes ordres et ratifiera ma parole, je vous l’assure.
— Quand me permettrez-vous de venir chercher sa réponse ?
— Demain, si vous le désirez, je vous attendrai dans la matinée.
Afsoul se retira triomphant. Le plus puissant de ses ennemis devenait son allié. Il arriverait facilement à mater les autres.
XI – Les Adieux !
Après le départ d’Afsoul, Sivadgi demeura quelque temps dans son cabinet, en proie à de profondes réflexions. Devait-il hésiter à prendre ce qu’on lui offrait ? Assurément non. Une pareille occasion ne se présenterait certainement pas deux fois, et ne pas la saisir serait commettre une faute ridicule. Quant à sa fille, il n’entra pas un instant dans sa pensée que ce mariage avec un homme dont il flétrissait naguère les basses manœuvres pouvait la froisser dans ses sentiments et blesser sa délicatesse. Les diplomates ne s’arrêtent jamais aux choses inutiles. Autrement leur position serait insoutenable, se disait-il.
Il fit appeler Oudja pour lui annoncer ses intentions. Aux premières paroles de son père, elle manqua s’évanouir. Encore enivrée des projets qu’elle venait de former avec Napal, elle était entrée joyeuse, l’âme débordante de tout le bonheur rêvé et voilà que subitement on soufflait sur sa joie. Elle sentit tout son sang affluer vers son cœur et murmura d’une voix éteinte :
— Mon père, je ne vous comprends pas.
Sivadgi répéta son ordre avec plus d’autorité que la première fois.
— Mais, mon père, dit-elle, je suis très jeune encore, heureuse entre ma mère et vous. Je ne veux pas me marier.
Sivadgi eut un regard sévère.
— Je ne suis pas de ton avis. Tu es en âge de prendre un mari. Un parti convenable se présente. Je l’accepte pour toi, cela suffit.
— Mon père, reprit Oudja qui jugea prudent de cacher ses sentiments envers Napal, je suis trop heureuse maintenant, je vous le répète, pour vouloir changer ma situation contre un avenir qui m’effraie parce qu’il m’est inconnu. D’ailleurs, ne m’avez-vous pas vous-même encouragée dans cette idée, en refusant les partis qui se sont présentés pour moi jusqu’ici ?
— Ceux-là, répliqua Sivadgi avec impatience, n’avaient pas une position assez belle pour prétendre à ta main. Mon intention a toujours été de n’accepter pour gendre qu’un homme capable de t’offrir une haute situation politique et de justifier les espérances légitimes que j’ai conçues pour mon avenir.
— Que m’importent les honneurs ! s’écria la jeune fille. Ce que je réclame, c’est d’épouser l’homme que j’aimerai et qui saura me rendre heureuse par l’amour désintéressé qu’il aura pour ma personne.
— Sentiments que tout cela ! s’écria violemment Sivadgi. Il faut songer avant tout aux intérêts, que tu représentes dans cette maison. Jamais un homme de situation modeste ne sera mon fait. Prépare-toi donc à accepter celui que je te propose, puisqu’il me paraît réaliser les conditions que j’avais rêvées pour toi aussi bien que pour moi.
Oudja était vaillante. Les dernières paroles de son père détruisaient ses espérances de mariage avec Napal qu’elle considérait dorénavant comme son fiancé. Elle domina son émotion et dit d’une voix dont le respect n’atténuait pas la fermeté :
— C’est moi qui épouserai, mon père, c’est donc moi qui supporterai, si j’accepte ce que vous me proposez, toute l’amertume des déceptions qui sont les conséquences d’un mariage malheureux. Permettez donc que je me réserve le droit d’agir suivant ce que me dictera mon cœur.
Sivadgi fit un nouveau geste d’impatience. Quoi ! cette enfant dont il ne soupçonnait pas l’énergie détruisait d’un seul mot la possibilité d’obtenir la situation brillante que lui offrait Afsoul ? Elle le frappait dans son ambition et méconnaissait son autorité paternelle ? C’en était, trop ! Il se leva, et d’une voix que la colère, faisait trembler :
— Je vous donne un jour pour revenir sur votre décision, dit-il. Ce temps passé, si vous persistez dans votre refus, j’agirai comme il me conviendra.
Oudja s’inclina, sortit, et se retira dans son appartement.
Le lendemain, nous le savons, elle envoyait par Synga un mot d’appel à Napal. Accompagnée de sa suivante, elle quitta le château à l’heure convenue, sortit par la petite porte du parc, où Synga resta à faire le guet, et trouva Napal qui l’attendait anxieux, accoudé contre un arbre. En l’apercevant il courut à sa rencontre et dit en lui prenant la main :
— Oudja, quel danger pressentez-vous ? Parlez, et ce qu’il faudra faire pour le conjurer, je l’accomplirai, je vous le jure.
La jeune file lui raconta ce qui s’était passé.
— Quel est, demanda Napal, le nom de l’homme auquel vous destine votre père ?
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