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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (3e partie)

dimanche 24 août 2025, par Denis Blaizot

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Les trois personnages arrêtèrent ensemble leurs projets. Il fut convenu que Napal se rendrait à Delhi le surlendemain du départ de la famille Sivadgi. Notre amoureux désirait vivement voyager avec eux, passer ainsi quelques heures près d’Oudja, lui parler, la contempler en dévorant l’espace. C’était le rêve ! Sivadgi fit remarquer qu’il lui était indispensable de prendre les devants afin de se concerter avec ses collègues avant l’arrivée de Napal. Celui-ci se résigna, le bonheur présent lui suffisait !

—  Uns dernière question, fit Sivadgi avant de sortir. Avez-vous été quelquefois en relations avec Afsoul ?

—  N’est-ce pas le préfet du gouvernement à Delhi ? demanda Napal.

—  Lui-même.

—  Mes relations avec lui sont nulles, poursuivit Napal. Et je ne le regrette pas. C’est un personnage méprisable.

—  Mais très influent, ajouta Sivadgi. Afsoul est notre plus ardent adversaire. C’est l’un de ceux à qui l’entreprise du Ran-de-Ratch a le plus profité.

—  Je n’aurai que plus de plaisir à le combattre, répondit Napal en ouvrant la porte pour sortir.

Puis, voyant Papillon tranquillement endormi sur un siège, il ajouta :

—  Je m’ennuierai seul là-bas. M’autorisez-vous à prendre Papillon, c’est mon compagnon habituel. Il m’aidera dans mes travaux.

—  Prenez Papillon, répondit Mesval.

Les trois hommes se séparèrent dans un adieu cordial, tandis que Papillon dormait toujours paisiblement, sans se douter que, dans deux jours, il quitterait les grèves de la mer d’Oman pour les plaines silencieuses de Delhi.

IV – De Bombay à Delhi

Les circonstances faisaient plus pour Napal, en moins d’une heure, qu’il n’aurait osé l’espérer de lui-même en plusieurs mois. Ce bonheur inattendu était si grand qu’il lui parut un instant comme un songe. Pourtant il n’y avait pas à douter. Il entendait encore les dernières paroles de Sivadgi. Ses pas retentissaient, en s’éloignant, sur les dalles sonores de l’escalier. C’était bien lui qui, tout à l’heure, lui tendait la main, lui laissait espérer qu’il deviendrait un jour son ami !

Bercé par cet espoir, Napal, la joie au cœur, s’avança vers Papillon toujours endormi et lui frappa l’épaule.

—  Hé ! Papillon ! dit-il.

Papillon, avons-nous affirmé, était pétri de bonnes qualités. On pouvait le réveiller à toute heure du jour où de la nuit, car Papillon n’avait pas d’heure spéciale pour dormir, son réveil était toujours aimable. Il ouvrit les yeux sous le choc du coup que lui donna Napal, s’étira, sourit et dit :

—  Tiens, c’est vous, Maître ?

—  J’ai une grosse nouvelle à t’apprendre.

—  Laquelle ? demanda Papillon sans s’émouvoir.

—  Nous partons demain.

—  Bah ! fit Papillon sans même demander pourquoi il partait et où on l’emmenait.

—  Pour Delhi, continua Napal.

—  Delhi, seize-cents kilomètres de Bombay, quelques heures de voyage. C’est à deux pas d’ici.

Pour Papillon les distances n’existaient pas. Il savait que la Terre n’est qu’un point dans l’espace.

—  Allons préparer nos bagages, ajouta le brave garçon.

—  Enchanté de te voir dans ces bonnes dispositions, mon vieil ami. Mais, si tu veux bien me le permettre, avant de faire nos préparatifs de voyage j’irai prendre un peu de repos. Nous nous retrouverons ici dans l’après-midi.

—  À quelle heure ? demanda Papillon toujours impassible.

—  Vers deux heures, cela te convient-il ?

—  C’est entendu. Allons dormir.

Et ces deux hommes, qui paraissaient si différents l’un de l’autre et qui, cependant, se comprenaient si bien, se quittèrent en se serrant fraternellement la main.

Ils se retrouvèrent le lendemain à l’Hôtel du Départ. Confortablement installés dans un salon filant à toute vitesse vers Delhi, Napal regardait, au travers du vitrage, le paysage qui fuyait avec une rapidité fantastique. Il réfléchissait ; Papillon dormait.

—  Penser qu’autrefois, songeait Napal, ces régions que nous traversons si rapidement étaient inhabitables, qu’au dix-neuvième siècle des populations barbares vivaient ici, souffrant de la faim, pressurées par l’étranger, que la plupart de ces terres ensemencées étaient ravagées par les bêtes féroces ou venimeuses, tandis que maintenant nous franchissons les vallées, les montagnes, les fleuves comme dans un rêve, sur des œuvres de construction si grandioses que l’auteur des Mille et une nuits lui-même, dans son imagination fantaisiste, n’aurait osé les concevoir !

—  Un jour, se disait Napal, un jour viendra sans doute où l’homme, armé de ressources plus grandes encore, aura conquis le globe tout entier. Alors, il sera le maître de l’air, de la terre et des eaux. Il connaîtra le secret des forces naturelles et les dirigera à sa guise. On prétend que les Européens les ont découvertes !

Ce mot Europe venait souvent à la pensée de Napal. Nous savons déjà qu’il le répétait avec enthousiasme et qu’il entrevoyait cette contrée comme un de ces pays rendus fabuleux par l’imagination. Il importe d’expliquer ce sentiment partagé par beaucoup d’Hindous au vingt-cinquième siècle.

De même que les autres nations, l’Europe, ou les États-Collectifs, comme on la désignait sur les cartes, avait évolué. Elle s’était fondue en un pays unique. Nous verrons plus tard de quelle façon, et, marchant rapidement dans la voie du progrès, elle devançait de beaucoup les autres peuples. Ceux-ci apparaissaient, vis-à-vis d’elle, ce qu’elle était elle-même au vingtième siècle. Pourquoi tous ces peuples, et l’Inde en particulier, n’avaient-ils pas mis à profit les découvertes dues à la civilisation européenne ? Parce que, pour des raisons politiques, qui trouveront leur explication dans le cours de ce récit, les Européens dissimulaient les progrès qu’ils avaient réalisés depuis trois ou quatre siècles. Cependant Ils n’avaient pu se fermer au point que certains résultats n’eussent transpiré au dehors, peut-être parce qu’il croyaient aussi sans intérêt de les dissimuler. C’est pourquoi, partout en dehors d’elle, l’imagination s’exaltait à la pensée des merveilles qu’elle recelait dans son intérieur. Et l’on comprend pourquoi Napal répétait souvent, d’un air admiratif, ce mot magique en quelque sorte : l’Europe !

Pendant que notre héros se berçait dans ses pensées.et se livrait à des réflexions au milieu desquelles, hâtons-nous de le dire, le souvenir d’Oudja revenait beaucoup plus souvent que celui de l’Europe. Tandis que Papillon dormait sans être troublé dans son sommeil par le moindre songe, si léger qu’il fût, le train filait toujours et stoppait le soir, vers sept heures, à Delhi.

Les deux amis descendirent à l’hôtel que Mesval leur avait signalé comme étant un des principaux hôtels de Delhi. Un journaliste chargé de faire des rapports en voyage doit avoir l’esprit libre. Et jamais les idées ne sont plus nettes, observait Papillon, qu’au milieu d’un confortable parfait.

Le brave garçon s’entendait, du reste, mieux que personne, à se tirer d’affaire partout où il se trouvait. Sa force le servait, il est vrai, merveilleusement. Avec lui, aucun imprévu à redouter. Quand un obstacle se présentait, il le surmontait avec autant de facilité qu’il en eût mis à terrasser un taureau qui se serait placé devant lui, les cornes en l’air, pour lui barrer le chemin. Un tour de mains et le taureau gisait à terre, couché sur le flanc. Papillon jonglait avec deux hommes pendus à chacun de ses bras. À l’occasion il n’aurait pas reculé devant un éléphant. On lui avait offert des appointements fabuleux dans les cirques pour exploiter sa vigueur. Papillon avait noblement refusé de s’exhiber en public. Ses vertus morales égalaient, on le voit, ses qualités physiques.

Avec un tel compagnon, Napal était donc parfaitement tranquille, ses rendez-vous avec Sivadgi se trouvait fixé au surlendemain de son arrivée. Il en profita pour visiter la ville en compagnie de Papillon. Celui-ci restait impassible devant la longueur des rues, la beauté des monuments et les glorieux souvenirs qu’ils rappelaient.

—  Écoute, lui dit Napal. Tu sais qu’on rencontre dans un rayon de plusieurs kilomètres, au sud de Delhi, beaucoup d’anciens monuments historiques du plus haut intérêt, puisqu’ils ont été les témoins des victoires que nos aïeux ont remportées sur les oppresseurs. Il est midi. L’ombre des bois nous vaudra mieux que la chaleur de la ville. Allons visiter ces ruines antiques que je ne connais que par les descriptions relatées dans les livres. Je ne serais pas fâché de les contempler de près.

—  Les ruines sont les preuves de la vanité humaine, prononça Papillon ; allons voir les ruines.

V – Ce qu’il advint d’une visite de Napal aux ruines de Koutab

Napal se procura les objets nécessaires à son excursion, tandis que Papillon louait une voiture automobile qu’en sa qualité d’ancien mécanicien il conduisait lui-même.

La journée était magnifique, le soleil brillait au zénith au-dessus de la forêt, mais on respirait à l’aise sous le feuillage épais des grands arbres. Nos deux compagnons arrivèrent bientôt dans la partie du bois où se trouvaient disséminés les monuments cherchés par Napal. Des poteaux donnaient la direction à suivre, et Chaque ruine s’isolait dans une clairière, de manière à permettre aux touristes d’en faire facilement le tour.

Papillon regardait sans laisser deviner ses impressions. Napal admirait franchement. D’une nature essentiellement rêveuse et contemplative, il restait, parfois, quelques instants immobile devant une inscription. Son imagination se reportait aux souvenirs du passé. Il voyait surgir devant lui ces brahmanes sauvages et cruels qui avaient jeté les fondations de ces monuments sur des milliers de cadavres humains.

Hélas ! tous les monuments élevés à la gloire d’un peuple ou pour la défense d’une idée, sont toujours édifiés sur le malheur d’un autre peuple. Le væ victis du Brenn gaulois est le mot qui se répète le plus dans l’histoire. Et il n’est pas une pierre des antiques pyramides, pas une des vieilles cathédrales gothiques, sur laquelle les larmes du travailleur ne se soient mêlées avec la sueur qui tombait de son front courbé.

Napal s’était arrêté devant les ruines de la tour de Koutab. La majesté de ces débris l’avait jeté dans une rêverie profonde, lorsqu’il fut tiré de sa contemplation par un murmure de voix féminines. Il se dirigea vers le point d’où partaient ces voix. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en faisant le tour d’un socle immense qui servait de piédestal a la tour, il se trouva tout à coup en présence de deux femmes qui discutaient avec animation sur le sens d’une inscription qu’elles ne comprenaient pas ! L’une de ces femmes était Oudja, l’autre sa gouvernante.

Au bruit que fit Napal en s’approchant, Oudja se retourna et, reconnaissant le jeune Indien, demeura interdite.

Celui-ci, de son côté demeurait éperdu, immobile. Il voulut parler, les mots expirèrent sur ses lèvres. C’est qu’il avait prévu mille obstacles avant de se trouver en présence de sa bien-aimée, et voilà que tout à coup, sans avoir rien fait pour es vaincre, il se voyait en face d’elle à l’heure où il s’y attendait le moins.

La gouvernante, qui n’avait aucun motif d’être émue dans cette circonstance, regardait Napal d’un air interrogateur, tandis que Papillon s’asseyait tranquillement sur un bloc isolé, après avoir salué.

—  Pardonnez-moi de vous déranger, Mesdames, dit Napal. J’ai entendu, sans être indiscret, que vous cherchiez à comprendre le sens de l’inscription gravée sur ce socle. Voulez-vous me permettre de vous offrir mes services, et daignerez-vous m’accepter pour interprète ?

—  Monsieur, répondit la gouvernante, prévente tout de suite en faveur de Napal, par la franchise de sa physionomie, je vous suis mille fois obligée de votre offre, car je vous avoue que cette inscription excite notre curiosité, et nous serions heureuses, Mlle Sivadgi et moi, d’en connaître le sens.

On se rapprocha du piédestal dont Napal examina minutieusement inscription. Un empêchement imprévu se présenta. Le socle, actionné par son propre poids sous l’action du temps, s’était enfoncé peu à peu en terre, de sorte qu’une partie de L’inscription disparaissait, cachée dans le sol.

Après avoir vainement essayé de soulever la pierre, Napal appela Papillon à son aide.

À l’appel de son ami, Papillon se releva, s’avança à pas lents, vit ce dont il s’agissait, sourit doucement, empoigna la pierre, se raidit, et tint le bloc soulevé, jusqu’à ce que Napal eut passé une autre pierre dessous pour le maintenir. Puis il retourna silencieusement vers sa source, en saluant de nouveau les deux dames, qui le remercièrent par un gracieux sourire.

Alors le jeune homme expliqua que ces ruines provenaient d’une tour de la Victoire élevée au treizième siècle. Elle se composait autrefois d’un faisceau de colonnes divisé en cinq étages par des galeries circulaires, des cordons de sculpture et des inscriptions en relief. Elle paraissait être d’une hauteur prodigieuse, non seulement par suite de sa véritable longueur, soixante-douze mètres, mais par un effet de perspective du à sa construction. En 1807, un tremblement de terre brisa la coupole. Trois cent cinquante cinq ans plus tard, vers la fin du vingt deuxième siècle, un second tremblement de terre renversa totalement l’édifice dont on gardait précieusement les ruines comme souvenir historique.

Pendant que Napal traduisait l’inscription, en ajoutant des détails qui en atténuaient la sécheresse, Oudja essayait de dissimuler ses sentiments sous une froideur apparente. Mais l’attention qu’elle apportait aux récits du jeune homme prouvait qu’elle n’était pas aussi indifférente qu’elle voulait le paraître. De plus, la modestie dont il faisait preuve, en dépit de son érudition, la charmait. C’était la première fois qu’il parlait devant elle, et il lui semblait que le son de sa voix ne lui était pas inconnu !

Ils dirigèrent ensuite leur promenade vers l’endroit où ces dames avaient laissé leur voiture sous la garde d’un domestique.

—  Ainsi, demandait Kattyawar, cette forêt aux allées superbes que nous parcourons sans crainte aujourd’hui, était autrefois dangereuse, à traverser malgré le voisinage de la ville ?

—  Il y a quatre ou cinq siècles, répondit Napal, l’imprudent qui se serait arrêté trop longtemps dans ces ruines, aurait pu y trouver une mort foudroyante.

Pendant ce temps, le soleil descendait insensiblement du zénith au nadir. Napal eût voulu que la journée fût éternelle. Il épuisait toutes les ressources de son imagination, il mettait dans ses récits tout le charme désirable, et ces dames l’écoutaient sans paraître se lasser. Mais il se faisait tard. On était arrivé à l’endroit où le domestique attendait. Il fallut se quitter.

VI – Où il est question de la mystérieuse Europe

Le lendemain Napal, se rendit au château de Pandjal, où résidait Sivadgi avec sa famille. Celui-ci l’attendait dans son bureau pour lui remettre les lettres de recommandation nécessaires à l’enquête qu’il devait poursuivre. Il lui indiqua les portes où il fallait frapper et le pria de revenir le plus souvent possible, afin de le tenir an courant du résultat de ses démarches. Napal s’inclina en signe d’assentiment, et, après une conversation remplie de cordialité de part et d’autre, il quitta son interlocuteur.

Au moment où il traversait un salon pour entrer dans la véranda qui donnait sur un grand escalier de sortie, il fut accosté par une jeune fille qui lui demanda s’il n’était pas M. Napal.

—  Lui-même, répondit le jeune homme étonné d’entendre prononcer son nom, si loin de Bombay par une personne qu’il ne connaissait pas.

—  En ce cas, reprit-elle du ton le plus aimable, voulez-vous vous donner la peine de me suivre ?

Napal regarda la jeune femme, qui paraissait âgée de dix-huit à vingt ans. Elle était admirablement faite et fort gracieuse. Elle avait les cheveux châtains, les yeux bleus, la bouche aux lèvres de corail, la taille fine et les hanches développées.

Napal la suivit sans résistance, descendit l’escalier du château donnant sur le parc, et arriva, quelques instants après, sous un dais de verdure au milieu duquel jaillissait un jet d’eau retombant en gouttelettes irisées dans un bassin de porphyre dont le trop plein s‘épanchait dans un petit ruisseau qui coulait en cascades sur des paliers de marbre, et s’enfuyait au travers d’une prairie.

Oudja, sa mère, et Kattyawar, la gouvernante, étaient assises près du bassin. Les deux premières travaillaient à un ouvrage de broderie, tandis que Kattyawar préparait le thé.

—  Madame, dit la jeune suivante, voici M. Napal.

—  Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit madame Sivadgi en allant à sa rencontre. Ma fille et Kattyawar m’ont fait part de l’aimable obligeance avec laquelle vous leur avez donné les explications historiques qu’elles vous ont demandées.

« Je sais aussi, monsieur, que vous devez travailler souvent avec mon mari, ce qui nous procurera, je l’espère, l’avantage de vous voir au château. Vous êtes donc presque un ami pour nous.

Napal s’inclina et prit un siège.

—  Ainsi, monsieur, disait la gouvernante, vous préférez, en tout temps, Bombay à Delhi ?

—  Pas en ce moment, madame, répondit le jeune homme en jetant un regard furtif sur Oudja.

Ni Mme Sidvadgi, ni Kattyawar ne remarquèrent ce regard, mais Oudja le vit et sourit.

—  Vous avez raison, monsieur, reprit madame Sivadgi en se méprenant au sens que Napal avait attaché à sa réponse. Les pluies d’été sont beaucoup plus abondantes à Bombay qu’à Delhi, et l’époque des moussons m’a toujours fait peur.
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